À contrecourant : Être un élu francophone et autochtone

Gaëtan Baillargeon s’intéresse à la politique depuis qu’il est tout jeune. Au souper, il aimait s’assoir à côté de son père et l’entendre commenter les actualités diffusées à la télé.

 

Andréanne Joly (Francopresse)

 

Francopresse. En décembre, Gaëtan Baillargeon a refusé de prononcer un serment d’allégeance à la reine. Ce qui a failli lui couter son poste de conseiller municipal représente une avancée dans l’accès des Autochtones à la démocratie.
Au printemps 2018, Gaëtan Baillargeon a été candidat libéral aux élections de l’Ontario. Photo : avec l’autorisation de Gaëtan Baillargeon.

Aujourd’hui encore, il aime bien passer l’heure du diner avec lui pour écouter les nouvelles. Mais aujourd’hui, il le fait avec des lunettes politiques : au printemps dernier, il a décidé de se présenter aux élections provinciales. Quelques mois plus tard, il reprenait la campagne et se faisait élire conseiller pour la Ville de Hearst.

Or, au moment de la déclaration d’entrée en fonction le 2 décembre 2018 (rappelons que les coupes de Doug Ford visant la francophonie, notamment, venaient à peine d’être annoncées), il a voulu avoir à la main une plume traditionnelle et a refusé de prononcer le serment d’allégeance à la reine d’Angleterre. Pour sa mère qui a fréquenté les pensionnats, et pour tous les autres qui ont été dans le même bateau.

Après tout, lorsqu’il était fonctionnaire de l’Ontario, il avait été dispensé à titre d’Autochtone de faire serment à la reine — d’ailleurs c’est prévu dans la loi. «Les Autochtones n’ont pas été conquis. On devait être partenaires», explique-t-il.

Cette fois, une mauvaise surprise l’attendait : sa demande a été rejetée. Le nouvel élu n’a pas cédé, prêt à renoncer à son poste à contrecœur. Son geste a inspiré une mairesse qui s’est aussi dite prête à mettre son siège en jeu.

La situation a été portée à l’attention du ministre ontarien des Affaires municipales.

Une semaine plus tard, les élus municipaux autochtones de l’Ontario n’avaient plus à porter allégeance à la reine.

 

 

Francopresse : Gaëtan Baillargeon, vous êtes un francophone du nord de l’Ontario et un Ojicree de la nation de Constance Lake. Ces deux facettes de votre identité ont certainement une influence sur votre vision de la démocratie.

Gaëtan Baillargeon : J’ai grandi dans deux mondes complètement différents.

À l’école [de langue française], à Hearst, on me disait que je n’avais pas de limites, que je pouvais devenir premier ministre si je le voulais.

Mais le soir, je retournais dans la pauvreté [à Constance Lake]. Il y avait, derrière chez nous, un lieu où se rassemblaient des gens qui avaient probablement été dans les pensionnats. J’écoutais leurs histoires, qui étaient horribles. En plus d’avoir vécu les pensionnats, il y en avait parmi eux qui n’avaient pas le droit de voter parce qu’ils étaient des Autochtones.

On a eu le droit de vote en 1960. Pourtant, on n’est pas un peuple vaincu. Personne n’a jamais volé nos terres. Il est écrit dans la Proclamation royale de 1763 que les terres [du Canada] appartiennent déjà à quelqu’un. On a signé des traités, on était supposés d’être des partenaires.

 

Francopresse : Alors, pour vous, que signifie la démocratie?

Gaëtan Baillargeon : L’accès à la démocratie, pour les Autochtones, c’est nouveau, une chose à laquelle on n’est pas habitués. Comme [membre d’une] Première Nation, il y a 50 ans, je n’aurais pas eu le droit de sortir de la réserve, de voter ou de me présenter pour devenir conseiller, maire, député… On n’était pas des personnes. La démocratie, c’est qu’une personne comme moi ait maintenant le droit de se présenter.

 

Francopresse : Vous avez fait le choix de vous engager directement dans cette démocratie en vous présentant aux élections provinciales, puis aux élections municipales. Vous avez même brusqué le système en refusant de prêter serment à la reine. Pourquoi l’engagement — et la résolution de faire les choses à sa manière — est important, selon vous?

Gaëtan Baillargeon : Les gens me demandent souvent pourquoi je rame contre le courant. Une rivière, c’est fait pour aller des deux bords. Si tu ne remontes pas le courant pour retourner dans le passé, tu ne trouveras jamais de nouveaux chemins. Au même titre, il faut se demander si l’on veut des élus qui disent : «on a toujours fait ça de même», ou qui disent : «il est peut-être temps qu’on change les affaires, le chemin commence à être usé».

Je veux laisser quelque chose à mes enfants. Et mes enfants vont pouvoir être fiers de leur père qui, au nom de ses principes, n’a pas cédé.

J’aimerais inspirer d’autres jeunes de faire de la politique.

Aujourd’hui, le monde doit réaliser que ça ne fait pas longtemps que les Autochtones jouent un rôle dans notre pays et qu’ils ne resteront plus dans les coulisses. Peut-être qu’on aura un jour un premier ministre, en Ontario ou même au Canada, qui soit autochtone. Je le souhaite.

 

La série Penseurs originaux est le fruit d’un partenariat médiatique entre Francopresse et le Projet démocratie de CPAC. Tous les articles sont produits conformément à la Charte de la presse écrite de langue française en situation minoritaire au Canada.